% vol = 17 number = 3 prevlink = 142 nextlink = 152 titolo = "ASPECTS PSYCHOSOCIAUX DE LA BRULURE" volromano = "XVII" data_pubblicazione = "September 2004" header titolo %>
RESUME. Dans le cadre de la préparation d’un programme national de lutte contre les brûlures, nous avons effectué une enquête afin de définir le profil psychosocial des patients brûlés. Il s’agit d’une étude prospective réalisée pendant deux mois (avril-mai 2003) sur une population des brûlés âgés de 0 à 79 ans, hospitalisés au service des brûles ou vus lors des soins ambulatoires. Dans notre série, 51 hommes ont été interrogés contre 49 femmes (sex ratio, 1:1). La majorité des sujets (61%) étaient des adultes, suivis des enfants d’âge préscolaire (21%). Dans notre étude nous avons comptabilisé 52% de patients ayant des habitudes toxiques. Douze patients avaient un terrain pathologique: trois étaient épileptiques, trois avaient fait des tentatives d’autolyse, et quatre avaient déjà été brûlés. Concernant le lieu de la brûlure, 66% ont eu lieu à domicile et il s’agissait d’un accident domestique dans 47 cas. Concernant le comportement psychologique lors de la phase aiguë, 84% des patients étaient anxieux et 44,4% ont développé une dépression. En phase séquellaire, 72% des patients étaient anxieux et 36% ont fait une dépression. Par ailleurs, 2% des malades ont développé une dénégation et 12% une revendication. La réaction d’adaptation a été modérée dans 13% des cas et il n’y a pas eu de régression dans 95% des cas. Les réactions de retrait ont été nombreuses. Ainsi nous avons noté que la brûlure serait plus fréquente soit chez les personnes de niveau socioéconomique très bas soit chez les gens ayant des habitudes toxiques et des antécédents pathologiques psychiatriques, psychologiques ou neurologiques. Au fur et à mesure de l’évolution de la brûlure, cette dernière peut occasionner chez les patients brûlés des troubles psychologiques et psychiatriques (angoisse, anxiété, dépression, troubles de comportement, dénégation, régression et stress posttraumatique) et des conséquences socioprofessionnelles (perte d’emploi, réaction d’évitement, clinophilie, rejet par la famille ou le conjoint). Sur le plan social la brûlure, par la longue durée des soins et par les frais de sa prise en charge, a des effets néfastes sur la situation financière du brûlé et de sa famille et ce dans un pays où l’assurance maladie et la couverture sociale ne sont pas encore généralisées.
La brûlure est une agression physique qui occasionne par ailleurs une véritable agression psychologique dont les causes sont multiples à savoir: le risque de mort, de séquelles esthétiques et/ou fonctionnelles, de perte d’emploi… Sa prise en charge est multidisciplinaire: médico-chirurgicale et psychologique. Elle est surtout très onéreuse.
Dans le cadre de la préparation d’un programme national de lutte contre les brûlures, nous avons effectué cette enquête afin de définir le profil psychosocial des patients brûlés.
Il s’agit d’une enquête prospective réalisée pendant deux mois (avril et mai, 2003), sur une population de brûlés âgés de 0 à 79 ans, hospitalisés au service des brûles ou vus lors des soins ambulatoires (changement de pansement).
Le questionnaire comportait un ensemble de points concernant les caractéristiques du patient brûlé (données psychosociales), les circonstances et les caractéristiques de la brûlure.
Dans notre série, 51 mâles ont été interrogés contre 49 femmelles (sex ratio, 1:1). La majorité des sujets (61%) étaient des adultes, suivis des enfants âgés préscolaire. Dans notre étude, 31 sujets célibataires contre 30 patients mariés ont été interrogés. Les patients de notre série sont issus de famille nombreuse, avec sept personnes en moyenne par foyer.
Dans notre série, 98% des patients ont un niveau de revenu bas et 95% ne sont pas mutualistes. La majorité des patients (65%) vivent en zone urbaine.
Trente-trois patients (33%) de notre étude n’ont jamais été scolarisés et 36% ont un niveau de scolarité ne dépassant pas le primaire.
Cinquante et un patients interrogés (51%) vivent dans une maison et 20% dans un bidonville.
Concernant les victimes juvéniles, la mère n’avait pas de profession dans 96% des cas.
Dans notre étude nous avons comptabilisé 52% de patients ayant des habitudes toxiques dont 32% étaient tabagiques, 10% consommaient de l’alcool, 6% du haschisch et 5% étaient sous psychotropes.
Il n’a pas été noté d’antécédents pathologiques médicaux dans 83% des cas, mais trois patients étaient épileptiques, un patient est suivi pour schizophrénie et quatre autres avaient déjà été brûlés. Dans 91% des cas, il n’a pas été noté d’antécédents pathologiques chirurgicaux. Douze patients avaient un terrain pathologique: trois étaient épileptiques, trois avaient fait des tentatives d’autolyse, et quatre avaient déjà été brûlés.
La responsabilité de la victime dans sa brûlure a été nulle dans 81% des cas, relative dans 9% et totale dans 8% des cas.
Concernant le lieu de la brûlure, 66% des accidents ont eu lieu à domicile et 9% en milieux de travail (Tableau I).
<% createTable "Table I ","Fréquence du lieu des accidents",";Lieu;Nombre;Pourcentage@;Domicile;66;66% @;Milieu de travail;9;9% @;Extérieur;8;8% @;Lieu public;5;5% @;Bain maure;2;2% @;Autres;10;10%","",4,300,true %>Il s’agissait d’un accident domestique dans 47 cas et collectif dans 20 cas (Tableau II). Le matériel en cause était un ustensile de cuisine dans 35% des cas et une butane de 3 kg dans 32% des cas; 61% des brûlures ont été causées par une bougie.
<% createTable "Table II ","Fréquence et type d’accidents",";Type d’accident;Nombre;Pourcentage@;Accident domestique;47;47% @;Accident collectif;20;20% @;Accident de loisir;10;10% @;Accident de travail;9;9% @;Accident de circulation;1;1% @;Incendie;3;3% @;Suicide;1; 1% @;Agression;5;5% @;Inconnu;4;4%","",4,300,true %>La localisation des brûlures était la jambe dans 38% des cas, l’avant-bras dans 33% et le bras dans 30%.
Dans notre étude les brûlures étaient profondes dans 46% des cas.
Un syndrome d’inhalation a été la lésion associée la plus fréquemment retrouvée, avec 20 cas.
La prise en charge a nécessité une hospitalisation dans 28% des cas, durant deux jours en moyenne.
Les séquelles ont consisté en des cicatrices dans 52% des cas et une hypertrophie ou une rétraction dans 19 et 29% des cas, respectivement.
Concernant le comportement psychologique lors de la phase aiguë, 84% des patients étaient anxieux et 44% ont développé une dépression. En phase séquellaire 72% des patients étaient anxieux et 36% ont fait une dépression. Les psychoses ont été le plus souvent remarqués lors de la phase aiguë.
Par ailleurs, 2% des malades ont développé une dépression et 12% une revendication. La réaction d’adaptation a été modérée dans 13% des cas et il n’y a pas eu de régression dans 95% des cas.
Pendant la phase aiguë, il a été noté que dans 48% des cas le patient pensait à sa cicatrice de façon continue, lors de la phase secondaire 55%, et lors de la phase séquellaire 47%.
Les réactions de retrait ont été nombreuses: on a eu 72% de retentissement sur la vie professionnelle avec des réactions de retrait (Tableau III).
<% createTable "Table III ","Fréquence et types de réactions de retrait",";Type de réactions de retrait;Nombre;Pourcentage@;Travail;21;72,4%@;Scolarité;7;24,1%@;Ami;12;41,4%@;Collègue;10;34,7%@;Famille;1;3,4% @;Conjoint;3;10,3%","",4,300,true %>Cinquante-sept patients ne fréquentaient plus les lieux publics. On a noté 82% de changement de relation avec le sexe opposé.
Avec un coût journalier de 246 dhs (c. _25) on a noté 78% de retentissement sur le niveau socioéconomique. On a fait appel à la famille dans 58% des cas en phase aiguë.
I - Les circonstances de la brûlure
Dans notre étude 66% des brûlures ont lieu à domicile, ce qui concorde avec certaines études étrangères, alors que 14% des cas ont lieu en milieux publics, 9% en milieu du travail, 2% dans le bain maure et 7% en prison.
Par ailleurs, les brûlures thermiques sont les plus notées, dominées par la flamme de butane et les liquides chauds.
On a noté 83% des cas de brûlures accidentelles, 3% de brûlures criminelles et 1% de brûlures suicidaires.
Le membre supérieur et la face sont les plus touchés. On constate également que dans 72% des cas la surface cutanée brûle (SCB) ne dépasse pas 10%; chez les autres patients la SCB est supérieure a 20%. La profondeur des lésions est équitablement répartie entre les atteintes superficielles et profondes, avec respectivement un pourcentage de 50 et 46%.
Chez l’enfant
Les brûlures par liquide chaud prédominent. Si la cuisine est dangereuse, la salle de bain et le bain maure s’avèrent aussi des lieux à haut risque. Les accidents par flammes sont plus sévères car les lésions sont plus profondes et donc plus graves. Enfin, les lésions par contact d’un solide chaud menacent les mains des enfants très jeunes. Dans des études internationales1 l’enfant est souvent âgé de moins de 3 ans, brûlé à domicile par projection ou immersion de liquide chaud ou par contact des mains avec un objet chaud.
Chez l’adulte
Les mains et la face (syndrome main-face) représentent des localisations fréquentes des brûlures survenant à domicile. La flamme et les liquides prédominent largement.1
II - Prise en charge
A. Hospitalisations
Sept enfants et 28 adultes ont été hospitalisés et ont reçu une réanimation adéquate. Parmi ces patients, 31 ont bénéficié d’une greffe, un patient a été amputé de son membre inférieur gauche, et un patient a eu une reconstruction de la pointe nasale.
B. Soins ambulatoires
Dans notre série, 65 patients ont été suivis en ambulatoire après avoir reçu les premiers soins d’urgence et fait le pansement. Les lésions sont nettoyées avec une solution antiseptique non piquante et non colorée, et les bulles sont excisées. Le pansement est ensuite fait à la biogaze ou avec des compresses imbibées de Vaseline. Dans certains cas on utilise des topiques telle la Flammazine ou la Biafine.
Le changement du pansement s’effectue un jour sur deux. Il faut signaler que la douleur au moment des soins a été intense dans 73% des cas, modérée dans 20% et faible dans 7% des cas.
III - Etat antérieur à la brûlure
Dans la littérature2 l’idée reçue est qu’une personne gravement brûlée, étant une personne perturbée psychologiquement avant l’accident, a généralement un profil psychologique particulier.
En effet, dans la littérature,3 on retrouve l’alcoolisme comme principale cause des brûlures, suivi par la sénilité, les troubles psychiques et la pathologie neurologique, notamment l’épilepsie. D’autres Auteurs4 incriminent l’épilepsie comme facteur principal de la brûlure accidentelle, d’où l’intérêt de diminuer certaines activités chez les épileptiques mal équilibrés, comme l’utilisation du fer à repasser, le sèche-cheveux et la cuisinière.
Selon Partridge5 il a été retrouvé que les patients victimes de brûlures souffrent d’un problème physique ou psychiatrique ou d’un problème lié à l’alcool, ce qui pourrait les prédisposer aux lésions. Les circonstances quotidiennes d’être au mauvais endroit au mauvais moment peuvent avoir des résultats terrifiants qui pourraient les marquer toute leur vie.
Kolman et MacArthur6,7 affirment que les brûlures sont fréquentes chez les enfants non désirés dont les parents ont des problèmes de couple ou dont les mères sont dépressives, et chez les adultes alcooliques, drogués ou traités pour des maladies psychiatriques.
Une enquête de l’OMS (1988) attribue 3-5% des circonstances de brûlures graves à des autolyses: “Ne se brûle pas qui veut?”8
Dans notre étude nous avons noté un cas (1%) de tentative de suicide par immolation.
MacArthur7 rapporte que 2 à 5% des patients hospitalisés dans des centres de brûlés sont victimes de tentatives de suicide par immolation.
Monsaigeon9 a étudié les pyromanes et il a remarqué qu’il existe une certaine corrélation statistique entre les tendances incendiaires et les tendances au suicide. Cependant il a montré que le taux de suicide par le feu est très faible et, d’après lui, il semble que ce soit dû à la crainte de la douleur et, surtout, à l’excès de puissance destructrice du feu: les personnes qui se suicident ne cherchent pas à supprimer le corps, mais seulement un centre vital. Quelques suicides collectifs, pourtant, et en particulier chez les mélancoliques, se font par le feu.
IV. Profil psychologique du brûlé
A. Phase aiguë de la brûlure
Durant cette phase nous avons relevé les phénomènes suivants:
1. Anxiété
Elle a été notée chez 24 de nos patients. Cette anxiété s’est manifestée sous différentes formes: tension intérieure, sentiments hostiles, hypochondrie, inquiétude pour des riens et parfois phobies.
Ceci est rapporté par différents Auteurs: Echinard, Jaudoin et Watking.2,10,11
Pour Jaudoin,12 l’angoisse et l’anxiété dominent à ce stade. Le patient brûlé recouvre un comportement très versatile, centré sur des affects tels que: pauvreté de la coopération aux premiers programmes rééducatifs, pleurs, hyperréactivité quasi systématique face à un événement fortuit ou peur maladive, énorme décalage entre cause et effet, difficulté de concentration, faiblesse de l’intégration dans un cadre de fonctionnement quelconque. Les verbalisations tournent autour du thème: “je n’ai n’ai aucune chance”, “je n’arriverai jamais à m’en sortir”.
Watking11 note que la douleur peut être la principale cause d’anxiété chez le brûlé. Lorsqu’elle est importante et répétitive, elle devient par elle-même une agression psychologique qui peut se substituer comme telle à la mutilation qu’est la brûlure au point de la faire oublier. Les manifestations d’anxiété d’abord purement réactionnelles peuvent prendre plus tard une allure excessive et anormale lorsqu’elles s’inscrivent dans un tableau douloureux chronique.
Selon Echinard,2 à ce stade il est généralement trop tard que le seul traitement analgésique puisse suffire à faire disparaître les perturbations psychologiques, pour lesquelles il faudra avoir recours à des méthodes psychothérapiques et médicamenteuses.
Pour l’enfant brûlé, Stephant13 imagine combien un accident de brûlure va peser sur l’imaginaire de l’enfant. Il s’agit d’une agression au sens le plus strict du terme, par sa brutalité et sa résonance physiologique et psychologique:
Cela entraîne une souffrance psychologique et conduit l’enfant à une “fantasmatisation” angoissante sur son corps.
Chez l’enfant il existe une angoisse de séparation (des parents) doublée d’une angoisse de confrontation (à des visages étrangers…).
La douleur est génératrice de stress, d’angoisse, et peut être cause de désorientation mentale grave.13
2. Dépression
Chez nos patients nous avons noté 30 cas de dépression. La dépression était modérée chez 23 patients et très intense chez les sept autres, selon l’échelle de M.A.D.R.S.
Selon Watking et Choinière,11,14 le mauvais contrôle des douleurs continues ou intermittentes dues à des actes répétés peut engendrer plus tard des troubles de comportement dont la dépression est un élément caractéristique.
Jaudoin12 note que lors de cette phase les réactions affectives émotionnelles sont intenses et cycliques (fureur, tristesse, pusillanimité, mélancolie, voire dépression dans des cas décompensés) et que, classiquement, la douleur continue (anciennement chronique) est la résultante de la perduration ou de la répétition des douleurs aiguës.
Un tel tableau peut aboutir, dans les cas les plus extrêmes, à celui d’atonie psychomotrice et une symptomatologie pseudodépressive.
3. Troubles de comportement
Dans notre série une femme et un homme ont présenté des troubles de comportement à type de confusion et délires.
Ces troubles de comportement ont été rapportés dans la littérature par Watking et Choinière,11,14 qui signalent que la douleur peut être à l’origine de troubles psychologiques graves. Au stade initial, bien des angoisses, des agitations et des désorientations sont dues à des analgésies insuffisantes et disparaissent avec un traitement adapté.
a. Comportements délirants
En effet, selon la littérature,2 la brûlure n’est pas un traumatisme comme les autres. Elle s’agit d’une agression psychologique très spécifique, et il n’est donc pas surprenant que des comportements anormaux se manifestent à la phase aiguë de la brûlure et que des séquelles psychiatriques puissent compliquer l’évolution des brûlures.
Ces comportements sont souvent stéréotypés, et on parle d’un “délire du brûlé” lorsqu’on retrouve de façon associée désorientation, agitation, hallucinations et désorientation de la pensée. Le début est souvent brutal et la symptomatologie fluctuante, et des phases de comportement normal alternent très rapidement et de façon imprévisible avec des périodes de confusion totale. Il n’a jamais été prouvé que le milieu de soins intensifs ou le fait d’être placé sur un lit fluidisé puisse contribuer à l’apparition de tels syndromes. Ils doivent être considérés comme secondaires à un dysfonctionnement cérébral dont la cause est à rechercher: infection, déséquilibre hydroélectrique, sevrage (alcool).2
Ces comportements délirants surviennent habituellement pendant le premier mois qui suit le traumatisme avec une fréquence très élevée chez les brûlés graves (30%).15
b. Comportements inadaptés
Comportements “régressifs” pour Steiner,16 “troubles de l’ajustement” pour Watking,11 mais Echinard2 note que ces troubles ont en commun de survenir pendant les trois premiers mois et de gêner le traitement de la brûlure: demandes de nursing répétées et excessives, hostilité vis-à-vis des soignants, refus de s’alimenter, plaintes paraissant disproportionnées, pleurs, tristesse, questions incessantes, absence d’écoute et perte de confiance. Toutes ces attitudes peuvent aboutir à un rejet du patient par l’équipe soignante et à l’établissement de cercles vicieux, d’hostilité et de contre hostilité qui peuvent encore être compliqués par l’intervention de la famille.
4. Dénégation
Dans notre étude deux patients ont présenté une réaction de dénégation. Dans d’autres séries5 il a été aussi constaté que les personnes admises au service de soins intensifs suite à une brûlure connaissent une multitude rare de réactions psychologiques (choc, anxiété, chagrin, dénégation, peur, euphorie concernant la survie, délire) accompagnées par une sensation de perte de l’indépendance et de l’image de soi.
5. Revendication
Dans notre étude, dix patients ont présenté des réactions de revendication. Cette même réaction a été signalée par d’autres Auteurs (Jaudoin),12 qui notent qu’au fur et à mesure de l’évolution, le patient deviendrait paradoxalement très demandeur, pas pour lui-même mais pour sa douleur, avec surenchère si l’analgésie n’est pas jugée efficace.
Les demandes du patient deviennent parfois excessives; la difficulté sera de freiner ses ardeurs, sans étouffer le foyer naissant. Cela suppose tact et mesure dans le dialogue d’autant que le brûlé, à ce stade de son évolution, n’écoute que peu de choses: les messages sont différemment interprétés et intégrés.
Le patient ne conçoit pas toujours très bien la raison d’un refus ou d’une limitation.12
6. Adaptation
Dans notre étude nous avons enregistré six cas d’adaptation.
Selon la littérature,17,18 les brûlés victimes de tentative de suicide présentent des lésions très graves; paradoxalement, ils sont souvent hyperadaptés à la phase aiguë du traitement, posant généralement peu de problèmes de comportement, contrairement à ce qui se passera plus tard en phase de rééducation.
Il a été aussi noté que l’adaptation est un phénomène non spécifique:9 elle est liée à toute maladie au long cours. Cette question n’est pas propre aux brûlés mais à toutes les affections de longue durée avec hospitalisation. Il nous faut rappeler les différents modes d’adaptation des sujets à des situations:
Il a été montré que le délai de scotomisation du diagnostic de cancer chez des cancéreuses hospitalisées est d’une année. Ensuite aucune d’elles ne “sait plus” (statistiquement) qu’elle a un cancer; il s’agit d’une adaptation normale de notre esprit.
Mais les autres phénomènes d’adaptation peuvent être dangereux par leur excès. En effet, dans l’état actuel des possibilités de traitement et avec les tendances actuelles dans les hôpitaux, la désadaptation la plus grave et la plus courante est finalement l’excès d’adaptation à la maladie, avec refus inconscient de guérir et satisfaction de l’état de nourrisson.
En fait, à chaque phase de la brûlure doit être réalisée la meilleure adaptation possible en fonction des modes réactionnels de l’individu et des périodes de traitement. Il faut lutter contre l’aspect dépressif et l’insomnie au début et redonner le plus tôt possible une occupation physique et mentale au patient. Sans cela, il va perdre ses mécanismes d’adaptation et deviendra de plus en plus difficile à récupérer.
Nous avons trop tendance à croire qu’aider un individu c’est lui venir en aide en permanence en le soutenant et en diminuant ses efforts; l’expérience prouve que c’est là une façon simpliste de voir les choses.19
Enfin, l’ennui et la monotonie sont des facteurs de baisse de vigilance et de diminution des possibilités d’adaptation à la vie réelle.
7. Régression
Aucun cas de régression n’a été constaté dans notre étude.
Les patients à personnalité psychorigide, placés brutalement dans des situations de dépendance dont le contrôle leur échappe totalement, sont plus enclins que d’autres à présenter des attitudes régressives brutales qui peuvent prendre des allures pseudo-démentielles.19
Il est aussi possible de constater une étape de refus ou de négation plus ou moins discrète où le patient brûlé affronte une perte corporelle et fonctionnelle sur laquelle il n’a pas (ou a très peu) de prise directe.12
“Si je veux, je vais pouvoir guérir”. Le patient se réfugie dans une période de récupération imaginaire temporaire pendant laquelle il entend tout et n’écoute rien. Il s’agit d’une période de régression parfois nécessaire afin d’aller plus avant.12
B. Phase séquellaire de la brûlure
Cette phase est une phase de renoncement à lui-même: renoncement d’un “moi” modifié, d’une apparence des capacités motrices antérieures dans les activités habituelles sociales, sportives, etc.12 De vrais syndromes dépressifs peuvent s’installer durablement après la cicatrisation: le patient n’ayant assimilé ni traumatisme ni ses conséquences se trouve alors dans l’incapacité de réintégrer une identité nouvelle.15,20 Lorsqu’un brûlé cicatrisé se retrouve dans un centre de convalescence, soit dans son milieu social, soit dans sa famille, il traverse une période de dépression psychique importante. Le réintégrer immédiatement dans le monde n’est peut-être pas une condition favorable pour sa rééducation et pour la récupération proprement dite.
De même, il a été constaté que plusieurs brûlés graves, difficilement guéris, avec des séquelles qu’ils jugeaient mineures relativement à ce qu’elles auraient pu être, se sont suicidés après quelques semaines de réinsertion malheureuse dans la vie sociale active.9
Dans notre série, lors de cette phase, 72% des patients sont anxieux et 36% sont déprimés.
V. Vécu psychologique (dysmorphophobie)
Le patient cicatrisé fait l’apprentissage de la séparation de son aspect esthétique, affectif et professionnel antérieur. Il se voit confronté à la réalité: l’absence obligatoire d’une guérison et la certitude de séquelles esthétiques et/ou fonctionnelles, aussi minimes puissent-elles être!
Le patient accepte difficilement de concevoir que son “à-venir” puisse être doté aussi d’un potentiel d’intérêts ou d’émotion en dépit des pertes qu’il constate.12
VI . Retentissement socioprofessionnel
C’est un problème extrêmement délicat, la plus part du temps en liaison avec les atteintes graves de la face, des mains ou des zones découvertes.
Il dépend souvent du “regard des autres” et des relations de réciprocité qu’il entraîne. Il dépend énormément de la “volonté de s’en sortir” du malade et de la manière dont il va pouvoir lutter contre le découragement.21
1. Retrait social
Chez nos patients nous avons noté 54 retraits, dont 21 retraits du travail, sept de scolarité, 12 des amis, trois du conjoint et enfin un de la famille.
La conscience du patient quant à sa nouvelle image qui se détériore graduellement avant la sortie peut provoquer des craintes naturelles et anxiété.
2. Relations avec le sexe opposé
Dans notre série nous avons pu relever le cas d’un rejet d’un homme par son épouse, ainsi que des relations perturbées avec leurs conjoints respectifs de quatre hommes et une femme.
Sur le plan familial, le soutien doit être constant. Malheureusement beaucoup de séparations et de divorces sont secondaires à des brûlures graves dont les suites ont été mal vécues.21 La notion de couple peut être particulièrement déséquilibrée en défaveur du conjoint modifié par les cicatrices de la brûlure et longtemps écarté de la vie affective de l’autre; le patient doit alors recouvrir une identité du conjoint, de papa-maman, d’ami…12 Quand la face est atteinte, cela peut provoquer chez ces sujets des réactions de rejet du groupe social et un pénible sentiment d’aliénation. Ceci pour souligner combien sera difficile la réadaptation à la vie; il faut tout mettre en œuvre pour les relancer dans le monde.9
VII. Frais de la prise en charge
Vu que nos patients brûlés sont issus d’une couche sociale défavorisée (niveau socioéconomique bas, absence d’assurance maladie…), leurs frais de prise en charge étaient à leur charge ou à la charge de leurs familles respectives et des bienfaiteurs pour la majorité d’entre eux. Les problèmes sociaux, financiers et juridiques peuvent être exponentiels: dans les trois quarts des cas, l’impact du handicap esthétique est maximal à tous les niveaux de la réintégration dans la communauté.
La rééducation d’un brûlé grave est littéralement “hors du commun”, rigoureuse, étalée sur 18 mois et d’une fluctuante et coûteuse évolution.12
Cette étude s’intéresse au volet psychosocial des brûlés et aux conséquences que peut engendrer la brûlure chez eux, notamment les troubles psychologiques et psychiatriques et les problèmes socioprofessionnels et financiers.
Ainsi nous avons noté que la brûlure serait plus fréquente chez les personnes de niveau socioéconomique très bas, de famille nombreuse, vivant dans des habitats insalubres, et chez les gens ayant soit des habitudes toxiques (alcool, haschich, psychotropes ou leur association) soit des antécédents pathologiques tels les troubles psychiatriques ou psychologiques (anxiété, dépression, troubles de comportement) et les maladies neurologiques (épilepsie…) ou métaboliques (diabète).
Au fur et à mesure de l’évolution de la brûlure, cette dernière peut occasionner chez les patients brûlés des troubles psychologiques et psychiatriques (angoisse, anxiété, dépression, troubles de comportement, dénégation, régression et stress posttraumatique) et des conséquences socioprofessionnelles (perte d’emploi, réaction d’évitement, clinophilie, rejet par la famille ou le conjoint…).
Sur le plan social la brûlure, par la durée longue des soins et par les frais de sa prise en charge, a des effets néfastes sur la situation financière du brûlé et de sa famille, et ce dans un pays où l’assurance maladie et la couverture sociale ne sont pas encore généralisées.
SUMMARY. In order to prepare a national burn prevention programme we performed a prospective study that assessed the psychosocial profile of burn patients. The study, conducted between April and May 2003, covered a population of burn patients aged between 0 and 79 yr admitted or followed up on an ambulatory basis in the burns unit of Ibn Rochd Universitary Hospital, Casablanca. Fifty-one men and 49 women were interviewed, the majority of whom (61%) were adult. Fifty-two per cent had toxic habits and 12 patients had a pathological history (three were epileptics, three had tried to commit suicide, and four had already been burned). Sixty-six per cent of the patients were burned at home and in 47 of such cases the burn was accidental. In the acute phase, 84% were anxious and 44.4% were depressed. In the chronic phase, 72% were anxious and 36% were depressed; 2% developed a denial attitude and 13.3% a moderate adaptation. There were no regression reactions. In conclusion, burn accidents were frequent in persons of low social and economic class and in those with toxic habits or a pathological history (psychiatric, neurological). In the course of their evolution, burns can cause psychological problems and have many social and professional consequences.