Brûlures, vol. 2 - Décembre 2001
Copyright 2001, Ed. Carr. Méd.

TABLE RONDE (SUITE) PROBLÈMES PSYCHOLOGIQUES À LA REPRISE PROFESSIONNELLE

MAGNE J.

Jocelyne MAGNE, psychologue clinicienne - CR.R.A. de COUBERT - Service des brûlés de l'Hôpital COCHIN Problèmes psychologiques à la reprise professionnelle


RÉSUMÉ. A partir de 4 exemples : reprise de la même profession, poste aménagé, reclassement professionnel, invalidité, on peut essayer de préciser la place du facteur travail dans la vie après l'accident des personnes brûlées.La reprise professionnelle participe à la restauration narcissique mais la mise en invalidité n'est pas forcément un obstacle et le rapport " qualité de vie travail " doit être évalué au cours des entretiens sans à priori.


Mots clés : Brûlures, problèmes psychologiques, réinsertion.


Parler des problèmes psychologiques à la reprise professionnelle, c'est comme toujours lorsqu'il s'agit de psychologie, s'intéresser à l'histoire propre de chacun, et en l'occurrence à la place du travail dans la vie de la personne avant la rupture de vie que représente la brûlure.

Cette approche est une sorte d'avant-propos, dont l'objectif est de questionner l'idée même de réinsertion professionnelle, conçue généralement comme facteur important de l'élaboration de soi, de l'appartenance sociale et donc d'une bonne « qualité de vie ». C'est à partir d'entretiens cliniques à plusieurs années de la brûlure, que j'ai choisi des situations correspondant aux 4 possibilités offertes par le monde du travail : reprise du même poste, aménagement de poste, reclassement professionnel, invalidité.

Reprise de la même profession

Madame A. , 50 ans : brûlure sur 30% de la surface corporelle, membres inférieurs, mains, visage.


1) Caractéristiques liées à l'accident

  • Accident de la voie publique fin 1998 avec non résolution actuelle de l'indemnisation et de la responsabilité.
  • Profession libérale et institutionnelle très investie avant l'accident.
  • Reprise professionnelle à mi-temps thérapeutique après 6 mois de soins.
  • Syndrome post-traumatique associé aux soins.
  • Dépression réactionnelle traitée médicalement et début de psychanalyse.

2) Vécu de la reprise professionnelle

  • Consultation en 2001 : perte de clientèle : « à cause de la brûlure... ? ».
  • Rémunération non équivalente à l'effort fourni
  • Fatigabilité.
  • Perte du sens et de l'investissement affectif de la sphère professionnelle.

Poste aménagé

Monsieur B., 40 ans


1) Caractéristiques liées à l'accident

  • Brûlure 30% de la surface corporelle, dont visage et brûlure circulaire du bras droit invalidante.
  • Accident de la voie publique. il y a 4 ans avec actuellement non reconnaissance d'une part des responsabilités et indemnisation proposée insuffisante.
  • Employé tertiaire avec contact clientèle très investi.
  • Reprise 2 ans après l'accident, malgré avis du médecin du travail signalant des séquelles post-traumatiques.
  • Aménagement: poste d'exécution, au même salaire, sans contact clientèle, dans une agence située loin du domicile.

2) Consultation en 2001


  • Dévalorisation
  • Fatigabilité
  • Sentiment d'injustice liée au poste attribué : travail intensif et répétitif sollicitant le membre supérieur droit et phobies des transports associées à un long trajet alors qu'il existe des agences proches de son domicile.
  • Comprend cette situation comme une incitation à donner une démission qu'il n'envisage pas « en raison de son âge », des responsabilités familiales, et l'absence de projection possible dans une autre activité.
  • Idéalisation de l'ancien poste qui paraît toujours possible si ce n'est la volonté de l'employeur.

Reclassement professionnel

Monsieur C. 35 ans


1) Caractéristiques liées à l'accident

  • Brûlure sur plus de 50% de la surfacé corporelle, dont visage et mains.
  • Accident de travail il y a 3 ans.
  • Emploi de technicien.
  • Vécu dépressif de l'hospitalisation sans manifestations symptomatiques apparentes.
  • Femme enceinte pendant l'hospitalisation ;
  • Premier enfant né pendant la rééducation.
  • Reclassement professionnel 2 années après dans le cadre d'une formation professionnelle d'ingénieur proposée par l'employeur.

2) Entretien 3 ans après l'accident


  • Met en avant l'aspect professionnel comme restauration narcissique majeure lui permettant d'accepter les séquelles de brûlure et de retrouver une place de mari et de père.

Invalidité ou choix professionnel

Il s'agit de deux personnes brûlées à l'âge de 17 ans lors d'un accident, sur 60% et 90% de la surface corporelle. Actuellement l'une est en invalidité calculée sur le salaire correspondant à l'activité professionnelle qu'elle aurait dû exercer après formation consécutive à l'accident. Son investissement est associatif, dans le cadre sportif auprès des enfants. L'absence d'activité professionnelle est vécue comme « normale compte-tenu de l'atteinte », le processus de restauration narcissique s'exprimant dans une recherche de paternité.

Conclusion

Ces approches brèves et donc nécessairement réductrices permettent cependant de faire apparaître quelques pistes de réflexion concernant la place du travail dans la vie des personnes victimes de brûlure.


1. La corrélation entre une reprise la plus précoce possible et une bonne qualité de réinsertion n'est pas évidente et fait apparaître que la rupture de vie est avant tout une réalité psychique.


2. L'investissement professionnel est modifié par les problèmes psychologiques liés à l'accident. Dans ce cas l'activité n'est plus porteuse de satisfactions narcissiques et sociales et ne peut être investie comme au préalable.


3. La situation de travail peut s'avérer pathogène, renforcer une symptomatologie déjà existante, majorer la souffrance et le sentiment de non-reconnaissance, favoriser la désadaptation et les symptômes posttraumatiques.


4. L'investissement travail peut permettre momentanément l'évitement des problèmes et du travail de deuil. La dépression survient tardivement le plus souvent. Il suffit rarement à la résolution des difficultés psychologiques liées à la brûlure.Problèmes psychologiques à la reprise professionnelle


5. L'invalidité n'est pas nécessairement un obstacle au réaménagement de vie avec investissements sociaux et affectifs, dans la mesure où elle marque la reconnaissance d'une atteinte grave, ce qui sousentend qu'elle est viable financièrement.


6. Les délais d'indemnisation des accidents sont à prendre en compte dans la difficulté de reconnaissance que vivent les brûlés, car les années d'expertises sont une épreuve sans cesse renouvelée de reviviscence traumatique qui le plus souvent empêche l'investissement de la reprise professionnelle.


D'une manière générale, l'approche psychopathologique du travail, nous rappelle que la brûlure est traumatique, que la souffrance liée à la perte et à la blessure narcissique y est majeure du fait de la nature de l'atteinte et des soins. La reprise professionnelle participe à la restauration narcissique principalement dans le cas où les conditions du travail retrouvé sont optimales, et ne confrontent pas à la perte. Il faut noter, même si ce n'est pas l'objet de notre propos, que les éléments objectifs liés à l'employeur et aux nécessités de l'entreprise y jouent un rôle important. Cette approche est loin d'être exhaustive mais n'a pour objectif que de proposer à partir de l'entretien clinique, un questionnement sur le rapport entre « qualité de vie » et travail.


Summary

From 4 examples. recovering the saine job, modified kind of work, professional reclassificatlon, disablity, we can try taclatify the place of the wark factor in flic life af%r the accident of the bumèâpC:xson. Piofêssional reèovering participates in.the narcisstic restoratïon but disability is not necessary an obstacle and the ratier " quality of life-urork" Must be estinated during interviews without in priori.


Key words: Burns, psychological probletns, réhabilitation.